Apocalypse now
Par Patrick Rödel
Le Passant Ordinaire n°28 [mars 2000 - avril 2000]
Drôle de chose, la peur - qu’elle se décline en crainte devant la menace d’un danger réel, en appréhension devant celle d'un danger possible, en inquiétude quand on n’est pas certain qu’il y a bien un danger, en alarme quand l'inquiétude est très grande - la peur est une émotion qui se rapporte à un danger, imaginaire la plupart du temps ; elle varie de la phobie, qui est maladive, au trac et à la frousse en passant par la trouille, la pétoche, la chiasse qui ont, elles aussi, des conséquences dérangeantes.L'histoire est pleine de peurs collectives (la peur de l'An mil, la Grande Peur à la veille de la Révolution, etc.),de paniques qui s'emparent d'un peuple ou d'un groupe comme d'un troupeau affolé par le dieu Pan et les mènent droit au précipice où ils s'abîment pêle-mêle.
Mais, l'on pourrait croire que la peur est réservée à l'enfance de l'humanité comme elle l'est à l'enfant de l'homme, seul dans le noir qu'il peuple de fantômes. Les progrès des Lumières auraient dû la faire reculer comme ils ont fait reculer la superstition.
Il n'en est rien, pourtant, et même si les peurs de la fin du millénaire ont fait long feu, d’aucuns voient dans les tempêtes qui ont ravagé une partie de la France la preuve que Paco Nostradamus avait raison. A quoi s'ajoutent des peurs parfaitement motivées : voir le volcan Pichincha déverser ses laves et ses cendres sur les populations de Quito qui vivent sur ses pentes, perdre son emploi surtout s'il faut faire plaisir aux fonds de pension américains.
La peur, que son objet soit imaginaire ou réel, est un des moyens essentiels que les pouvoirs (politiques, religieux, idéologiques, médiatiques) utilisent pour se maintenir au pouvoir. Rien de plus facile à manipuler que l'imaginaire des hommes, ignorants de surcroît (cf. Spinoza).
Mais, à force de vouloir faire peur aux autres, voilà que le système finit par se faire peur à lui-même. Entre les pollutions, le réchauffement de la planète, les marées noires, l’épidémie de listériose, le Danube cyanuré et j’en passe, ses avocats ne savent plus où donner de la tête. Il faut rassurer, mais pas à n’importe quel prix ; il faut continuer à faire des profits mais sans tuer la poule aux œufs d’or (ou le poulet à la dioxine) ; et si la bulle spéculative venait à se trouer comme une vulgaire couche d’ozone ? Ils en ont froid dans le dos. Bien fait pour eux, mais innombrables sont ceux qui depuis déjà longtemps se pèlent le cul.
On vous l'avait bien dit que le capitalisme est « couvert de sang des pieds à la tête, suant le sang et la saleté par tous les pores » (Marx). Il sue aussi la connerie.
