le Passant Ordinaire

Expropriation

Par Christine Vivier

Le Passant Ordinaire n°37 [novembre 2001 - décembre 2001]

Des milliers de corps se frôlent, se rencontrent.
Certains se dénudent, se caressent, corps téméraires.
Les autres se cachent, corps frileux.
Secrets enfouis dans les chairs, des frissons qui
affleurent, périphérie.
Des douleurs, au centre, passions circonscrites dans les formes organiques.
Une larme s’échappe, fuit l’oppression intérieure d’un instant.
Corps partage, corps cadeau. Je t’offre ce que je possède de plus précieux : corps frontières de mon être.
Corps signe, lorsque les mots manquent, émotion trop intense.
Corps chair, indescriptibles sensations de jouissances.
Corps langage, corps désir, corps vie.
Mais. Il y a ceux qui ne sont plus rien de tout ça.
Corps semblables aux autres, en apparence, le tien, le mien, et qui pourtant ne s’appartiennent plus.
Corps désertés. Corps qui meurent.
Ces corps étaient si beaux, avant. Souvenir flou d’un corps heureux.
Mon corps, aujourd’hui, n’est plus qu’un rempart, entre moi et le monde.
Fragile rempart bâti de douleurs.
Insupportable secret, corps encombrant, je voudrais qu’il disparaisse.
Les larmes sont impuissantes car le corps n’oublie pas.
Un secret l’habite, le ronge, le brûle comme un cancer.
Corps ennemi, qui m’enchaîne à l’horreur, corps
monstrueux, corps mutilé.
Refuge devenu prison.
Ce corps m’isole, mais je suis si vulnérable.
Corps que j’aimais tant, corps ami, confident, je ne te connais plus. Étranger, ennemi ? Je repousse ses limites, sans cesse. Anorexie, boulimie, maladie.
Ma seule possession, corps territoire dont je suis
expropriée.
Corps devenu impénétrable puisqu’un jour sa frontière fut brisée.
Corps devenu inhabitable puisqu’il fut pris par la force.
Un corps qui ne le sera jamais plus, corps envahi, corps violé.