Transporter et transmettre
Mémoire et business
Par Marie-Claire Calmus
Le Passant Ordinaire n°38 [janvier 2002 - février 2002]
Les habitants de Chaulnes et des environs, menacés, je dirais même requis de voir se construire un aéroport sur l’emplacement de leurs maisons et jardins, viennent de recevoir une aide inattendue : celle des morts, en En particulier les Britanniques, qui peuplent les vastes cimetières internationaux. C’est cette face tragique de l’Histoire, visible à travers champs, qui dissuade certains de nos concitoyens et autres weekendiers de tous poils de venir y traîner leurs guêtres. Ce qui surprend davantage est l’ignorance des décideurs – nos gouvernants entre autres – à qui, faute sans doute d’avoir pris la peine d’aller sur le terrain, le caractère sacré de cette terre a dû échapper – une des régions françaises où la mémoire n’est pas un vain mot, mais figurée en des monuments, certains grandioses, tous émouvants, érigés à la gloire et au souvenir des millions des sacrifiés de la 1e guerre.A une époque où l’on n’a jamais assez battu sa coulpe pour un passé que l’on a insuffisamment combattu (la guerre d’Algérie et ses tortures, la boucherie de 14 et l’écrasement des mutins, etc.), il est étrange que les intérêts des affaires aient balayé d’un coup, voué à l’oubli, ces combattants auxquels on s’était efforcé de rendre existence et dignité. Y aurait-il une mémoire qui gêne (le capitalisme) et une autre inoffensive, lénifiante, consensuelle... et si l’on ose dire, en dehors des cérémonies et protestations gesticulatoires, qui ne « mange pas de pain » ?
D’un autre côté, on peut nous répondre que céder à la pression d’outre-Manche, et refuser de déloger les morts n’est qu’à moitié satisfaisant philosophiquement : que ne remue-t-on ciel et terre pour éviter de voir délogés les vivants : les Palestiniens au Proche-Orient, ou, plus près de nous, la population la moins aisée, expulsée de la capitale ?
