le Passant Ordinaire

Pour l’enfant d’Amarah

Par Bernard Manciet

Le Passant Ordinaire n°44 [avril 2003 - mai 2003]

I

tout juste une poignée de sable
une poignée de sel
une poignée d’écume

sur le petit de gazelle

une branche de pluie
une branche de rosée
de pleurs une branche

sur le petit de gazelle pâle

une plume deux plumes
une feuille qui plane
quelque neige qui vole

sur le petit de gazelle tout froid

se détachant quelques dattes
un épi de seigle qui s’égrène
un chapelet de sanglots

sur l’enfant de gazelle brisé

d’un saule de tourment
verveine secouée
le froissement d’un laurier

sur le petit de gazelle qui dort

rien qu’une goutte de lune
rien qu’un souffle de brume
un parfum de matin

sur le petit de gazelle dans sa nuit

une corbeille de braises
un peu d’aubépin qui ploie
un brin de bruyère

sur l’enfant d’Amarah






II


les sirènes tournoient
les orages à réaction
les ventilateurs de proie

sur l’enfant démuni

les sauterelles rient de tous côtés
les pilotes rient d’avoir visé juste
ricanent fort les présidents

sur l’enfant rêveur

« veux-tu de la purée de flashes ?
du ketchup éclaboussé
du hachis ? »

sur l’enfant plus que maigre

il grêle de la fausse monnaie
avec des mensonges flamboyants
grêle de phosphore par bourrasques

sur l’enfant qui n’a plus peur

et il tombe des doctrines
doctrines – gangrènes tombent
floraison de furoncles un vrai printemps

sur l’enfant pur

vilebrequins logiques
dentures métalliques
toute une ferraille affamée

d’un enfant nu

les moteurs noirs qui toussent
dynamos musculaires des volts
pulsations des amours mécaniques

sur l’enfant d’innocence






III


des dahlias criminels frémissent
les oranges sanguines chantent
les foies prophétiques éclatent

de la source d’un enfant

les hautes cités sont incendiées
là-bas tout là-bas on dirait des coquelicots
qui pétrissent les lunes

l’enfant est le pétrin

soleils – klaxons sur les gratte-ciel
avertissement des tôles inoxydables
les gratte-ciel miaulent en accordéon

le corps de l’enfant est un flûteau

les nuits saignent leur néon bleu
des acides soufrés coulent des montagnes
rayons en fusillades

car l’enfant a ouvert ses plaies

les lointaines nations suppurent
les souverains du bétail vers l’abattoir
le Très Haut souverain cela le fait rire

à cause d’un brin d’herbe

engrenages et ressorts
d’insulte et de rejet
la malédiction se lève comme une aube

à cause d’une lèvre bleue

ils prient pour les maudits de là-bas
les sables vastes les grands fleuves
une poignée sur eux de désert

et toi aussi enfant

toi pétale