le Passant Ordinaire

Décalage

Par Patrick Baudry

Le Passant Ordinaire n°31 [octobre 2000 - novembre 2000]

J’ai revu hier (était-ce hier ?) ce film que je n’avais jamais vu. Des images opaques et sourdes à la fois qui laissent au coin de la bouche le goût persistant du quelconque. Ce qui explique peut-être que je n’en aie aucun souvenir. On va dire que c’est un problème d’idiotie.
Ou plus gravement un problème psy ? Un cas de « distorsion torpide » ? Oui, oui, je connais le diagnostic condescendant et la pression constante. Et la recommandation des exercices nombreux et sur ordonnance au bout desquels l’on peut dire « je me sens mieux ». Certitude de mieux-être. Obligation de santé mentale. Le pire : entendre dire derrière soi « maintenant il va mieux ». Mais où ? Où donc ?
Goethe disait bien sa méfiance devant le « connais-toi toi même » : cette injonction de « prêtres ». Savoir qui l’on est. Mieux se savoir, davantage se contrôler… Et si c’était dans mes dérapages les plus incontrôlables que j’avais le sourire le plus sexy, chérie, alors où foutre le camp je te le demande ?
Le film que je n’ai pas revu depuis toute mon existence, c’est ma vie en continue et toute en discontinuité imprévisible. Contre cette singularité impénétrable à moi-même, contre ce goût du quelconque, tout peut se mettre en marche. Médias inquisiteurs, confessionnaux de l’intime, inspecteurs de la vie privée, palpeurs de la sensibilité, décodeurs de pulsions, renifleurs de fantasmes… On va dire qu’on est cerné. Mais c’est aussi au centre de soi que le vide diffuse et que le mystère demeure. Singulier.