le Passant Ordinaire

Recherche de Jacques dans Bilbao la nuit

Par Emmanuel Tibloux

Le Passant Ordinaire n°49 [juin 2004 - septembre 2004]

Tombeau de Jacques Cousinet

Bilbao tu disais c’étaient tes mots je m’en souviens Bilbao tu disais c’est destroy

Alors je voyais des quais déserts et peuplés la nuit
Dans un bruit d’usine et de pluie qui tombe
Et des bars forcément des bars
Des bars par centaines qui sont des enclaves où l’on aime et se perd

Oui de cela je me souviens Jacques
Nous marchions dans Madrid une rose à la boutonnière
De ces roses de nuit que personne jamais n’achète
Et de Bilbao tu disais loin de toute Espagne
L’industrie les docks et la rivière
Rouge encore de cuivre ou de fer

Qui pouvait inonder jusqu’à la gare d’Abando

Alors je disais demain je viens je le disais chaque jour
Et ce n’est qu’aujourd’hui la connaissais-tu cette femme en robe de bal
A genoux devant la crèche du grand magasin ?

Quel souvenir a-t-on laissé vanité de vivant
Pour toi c’est d’abord on n’aurait pas cru la vie qui déborde
Le regard si clair un autre verre
Les vernissages et les galeries
L’histoire de l’art t’ai-je entendu dire
Est l’histoire de l’homme
Mais savez-vous qui est l’artiste ?

Je t’imagine à la fin beau comme une usine assez détruite

On parle maintenant d’un musée de titan
Concrétion sur la ria chue de tractations obscures
Temple yankee de la marchandise
Où l’on expose les derniers fétiches du jour

Et voici le sacré d’aujourd’hui
Crois-tu que l’on puisse y danser ?

Pas un de mes pas qui ne me conduise à toi Jacques
Dans cette ville où les plus belles rues
Disais-tu
S’en vont mourir dans des zones infâmes
Mais pas d’usine pas de pluie
Ni de quais déserts et peuplés la nuit
Bilbao sans toi lentement s’abolit
Sur les bords de la rivière on se promène

Sais-tu pourtant qu’il arrive encore au courrier de porter ton nom ?

(Comme la rose à la boutonnière que nous disions de Chine je pense alors à la lumière des étoiles mortes et je cherche les containers)

Mais que la pluie tarde à tomber Jacques et qu’elles sont loin
Les rives boueuses aux crues de cuivre
Près de la gare d’Abando
Le cours de l’expérience est au plus bas
Combien sommes-nous à avoir encore la nostalgie de l’immédiat ?

Passé la gare voici qu’une chinoise
Me propose une rose j’achète
Un papillon d’aluminium et de perles
Et j’entrevois où tu allais te perdre
C’est à San Francisco n’est-ce pas dans ces rues
Que je remonte Hernani Dos de mayo
C’est parmi ces noms de bataille que tu prends la mort dans la nuit de Bilbao

On donne ici le dernier karaoké de la nuit
Où va le monde à sa perte mon amour
Tes yeux verts clairs et sereins tu ne sais pas
La tristesse que dans mon âme ils laissèrent
Ces yeux verts qui jamais ne m’embrassèrent

Et tu danses dans la discothèque vide

Tombe enfin la pluie
Dans la tête une chanson de Bertolt Brecht
Sous la lune de Bilbao un christ contemple une grue
Les containers sont froids
Et je tremble seul au bord de la rivière

Tandis que passe le dernier train en provenance d’Abando.