le Passant Ordinaire

Les chroniques livres du Passant

Voir toutes les chroniques

Chronique de Jean-François Meekel

La faute à Ferré

Lionel Bourg

L’Escampette, 2003, 36 p.

« Il faisait sombre dans la salle. Le rideau s’ouvrit. Le type debout chantait. J’avais seize ans, quinze ou dix-sept. Je n’en suis jamais revenu. » La scène se passe à Saint-Étienne, au milieu des années 60. Lionel Bourg, lycéen, tuait un incommensurable ennui « en gueulant comme un putois » les vers de Cendrars, de Villon et d’Apollinaire. « Rien ne m’arrachait à moi. Au deuil. A la mélancolie. Au mutisme. » Quand, dans la salle des Mutilés du Travail, débarque ce type aux yeux de chien battu, éructant ces mots qui habillent la révolte, font décoller la souffrance et offrent des frères en désespoir. Ce type qui hurle « écoute-moi Lazare » et fait se dresser les moribonds. Lève toi et marche, crie, hurle, bats-toi, aime ! « La vie est là avec ses poumons de flanelle » dit Léo.

« C’est ta faute, Léo, c’est ta faute. Et comment prétendre n’en avoir été bouleversé, il y avait ta voix, c’était trop tard, elle avait sorti les couteaux. » Un beau chemin de traverse s’est alors offert aux pas de Bourg, le marcheur, l’arpenteur de colline et de mots. Léo lui a ouvert la boîte de pandore de cette « sombre innocence » : l’écriture qui ne l’a plus lâché, maîtresse exigeante et généreuse. C’est « ta faute si l’on n’est pas sérieux quand on a cinquante ans et pas mal de poussières, ta faute si tout ridés, fatigués, nous tenant par la main pour ne pas culbuter, nous sommes dans les ascenseurs ces pâles camarades, sans fric, sans papier, sans bande à cul ni notaire, qui tirent une carte alors qu’ils savent qu’ils sont toujours perdants, ta faute, si nous rêvons enfin et si, dans la dimension X, les portes de secours que tu laissas battantes s’ouvrent à jamais maintenant sur des nuées d’étoiles… ». Adieu Léo.

Merci Lionel.